Chapter 2
Le cours de chirurgie se déroulerait plutôt bien. Malika était tellement concentrée sur ce que disait le professeur qu’elle n’avait pas remarqué la personne qui s’était assise près d’elle. C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années, la carrure imposante, avec un air de je-m’en-foutiste sur le visage. Il sortit son ordinateur portable pour prendre des notes, puis posa négligemment son sac à dos sur le sol avant de se concentrer à son tour sur le professeur.
L’enseignant regarda la salle et commença à interroger les étudiants, par la suite vint le tour de Malika.
— Mlle HAMARAJ, que faire lorsqu’un blessé grave arrive et doit être opéré d’urgence ? Et quelles sont les étapes de l’intervention chirurgicale ?
– Tout d’abord, les premiers soins doivent être faits sur les lieux de l’accident et lors du transport médicalisé par un médecin urgentiste. Ce dernier pose le diagnostic et traite ensuite. Le médecin doit faire un bilan lésionnel, c’est-à-dire déterminer les lésions présentes sur le patient et définir celles qui mettent en péril sa vie. Ensuite, il vérifie si le patient n’est pas hémodynamiquement stable. S’il a fait une hémorragie grave, il faut transfuser. Enfin, il stabilise et fait un interrogatoire complet sur les antécédents du patient et les circonstances de l’accident. Le médecin doit prescrire des examens complémentaires, par exemple un bilan sanguin, un scanner ou une IRM. Afin de procéder à l’intervention chirurgicale, on doit d’abord laver la région à opérer, puis appliquer de la bétadine et ensuite placer les champs stériles, vérifier les instruments, pour enfin faire une section. Avant l’intervention, le patient doit être mis sous anesthésie générale, évidemment.
— Très bien, mademoiselle HAMARAJ.
Après ça, le professeur poursuivit le cours et quelques minutes plus tard, c’était enfin terminé, mais avant de quitter la salle, il dit :
– Le prochain cours se fera dans une salle d’opération avec des mannequins, ce sera une simulation d’opération. Prière de prendre vos dispositions pour être à l’heure. Allez, bonne journée.
Sans râler, les étudiants se levèrent et quittèrent l’amphithéâtre. En sortant, Malika se fit bousculer par son voisin de table, celui-ci continua son chemin comme si rien ne s’était produit, ce qui l’agaça fortement.
— Enflure, tu es chanceux que je sois de bonne humeur aujourd’hui, sinon je t’aurais asséné un coup. Grogna cette dernière.
Enfin dehors, elle se retrouva seule, car Sofia était avec une autre fille et Khalil lui était avec ses amis. Malika eut de la peine à cet instant précis et réalisa à quel point elle pouvait se sentir seule et exclue à cause de son mal-être et de son manque de confiance. Encore une fois, son faible engouement pour la sociabilité l’obligea à s’isoler dans un coin.
Elle ne le faisait pas sciemment. Malika avait essayé de nouer des liens avec d’autres jeunes étudiants à la fin de sa deuxième année, mais ce fut un échec cuisant.
« Tu es trop calme comme fille ; pourquoi tu ne souris jamais ? » Arrête de faire cette tête dépitée tout le temps ; « t’es vraiment belle, si seulement tu pouvais faire semblant d’être heureuse avec nous, on serait de bien meilleures amies ».
Il y avait toujours des critiques sur son aspect, des piques « pas méchant » pour qu’elle prenne conscience, etc. Alors Malika préféra arrêter d’essayer de se faire d’autres amis que Sofia, Khalil et sa petite amie Julia.
Pour s’occuper et empêcher ses pensées de vagabonder, Malika prit son bloc-notes et un crayon, puis se mit à gribouiller en s’asseyant dans un coin à l’écart de tous. Ce fut d’abord flou, et petit à petit, les fines lignes donnèrent naissance à un scénario bien sombre. Son dessin paraissait tellement réel qu’il aurait fait trembler plus d’un.
Malika dessina une allée menant droit à un cimetière dans lequel la faucheuse était sur le point de ravir l’âme d’un homme en pleurs devant une pierre tombale. Chaque trait de crayon était appliqué de manière à faire ressortir la tristesse et l’absurdité de cette scène. Elle se mit alors à penser à ce fameux jour où son grand-père avait été enseveli, lui qui était toujours là pour elle. Malika avait tant pleuré ce jour devant la tombe de son aïeul et ne voulait qu’une chose, aller le retrouver, priant et suppliant la mort de l’emmener près de son papi bien-aimé. Lui qui n’avait jamais cessé de l’aimer de tout son cœur, qui ne l’avait pas jugé quand elle avait changé.
Au contraire, il la prenait dans ses bras et lui racontait des histoires quand ses parents étaient trop occupés avec Laïla. Son grand-père lui parlait de sa grand-mère qui était partie bien avant sa naissance. Il lui disait qu’elle lui ressemblait et que même si elle ne voulait plus parler à personne, la lionne qui sommeillait en elle se réveillerait un jour et qu’il serait là pour le voir.
— Tu sais, Malika, une fois, ta grand-mère et moi étions allés faire une sortie à la patinoire et comme à côté de nous, il y avait un groupe d’ados qui n’arrêtaient pas d’embêter deux petits garçons. Elle s’était dirigée vers eux aussi rapidement que flash et il avait suffi qu’elle les regarde avec ses yeux enflammés comme les tiens pour qu’ils s’excusent et détalent au pas de course. Vous vous ressemblez tellement, je suis certain qu’un jour, tu retrouveras cette force et cette joie de vivre qui sommeille là au fond. Conclut-il en touchant sa poitrine du doigt.
Les larmes se mirent alors à couler sur le beau visage de Malika, tandis qu’elle réalisa que le rêve de son grand-père de la voir s’épanouir ne se réaliserait jamais. Il était parti bien trop tôt à son goût.
Et pendant ce temps, l’inconnu de la classe qui s’était assis à côté d’elle plus tôt dans la journée l’observait sans rien dire. Il pensait certainement que l’intello avait été plaquée et qu’elle était bien bête de pleurer là, devant tout le monde. Ce genre de personnes, fragiles, qui ne faisaient rien pour se défendre, l’insupportait, il les méprisait.
Khalil, qui était toujours avec ses amis, se mit à regarder autour de lui dans l’espoir de voir sa meilleure amie.
— Eh les gars, n’avez-vous pas vu Malika par hasard ?
— Quoi ? Tu ne sais pas où peut bien être ta petite protégée ! S’exclama un des gars avec lui.
Ça faisait déjà une bonne vingtaine de minutes qu’ils étaient dehors et le jeune homme se dit qu’elle était peut-être avec Sofia. Et puis il ne pouvait pas tout le temps être avec elle, il avait d’autres amis et une petite amie quand même. Malika était une grande fille, aussi, elle devait apprendre à aborder les gens. Après cette réflexion, il se remit à converser avec ses amis, mais son regard tomba sur Sofia, riant avec une autre fille.
— Mais où peut bien être Malika ? Se questionne-t-il à voix basse.
Le garçon s’excusa auprès de ses camarades :
— Désolé, les gars, il faut que j’y aille.
Khalil se mit à la recherche de son amie.
Il finit enfin par la trouver dans un coin, repliée sur elle-même. Il vit également le jeune homme qui regardait Malika comme une bête de foire. Khalil accourut vers elle et souleva son visage, il baignait dans les larmes. Il regarda aussi le cahier posé au sol et comprit aussitôt ce qui se passait. Malika avait pour habitude, lorsqu’elle se sentait seule, de dessiner ceux à qui elle tenait ou encore de crier sa douleur sur du papier. Ça lui permettait de retrouver le sourire dans ses moments de solitude et de se rappeler combien elle avait pu être heureuse avec eux. Il s’en voulut alors de l’avoir laissée seule.
Khalil referma le cahier et prit Malika dans ses bras et dit :
— Mali, regarde-moi. Je suis désolé de t’avoir laissé toute seule. J’aurais dû être là avec toi.
Mais cette dernière ne réagissait pas, elle semblait être en transe et il avait peur qu’elle fasse une crise ici devant tous ces gens.
Sans qu’il eût le temps de dire autre chose, elle se leva et essuya son visage sous le regard incompréhensif de ce dernier.
— Lève-toi, Khalil, je vais bien, ne t’en fais pas. En plus, il est temps de rentrer en salle, regarde, les autres sont en train de rentrer dans le bâtiment, fit-elle avec un grand sourire. Allons-nous-en d’ici.
Dubitatif et ne sachant plus que faire face à ce retournement de situation, Khalil acquiesça.
— Okay, allons-y.
Ils allèrent chacun à leur cours respectif et l’inconnu s’en alla peu après eux, stupéfait devant la scène qui venait de se produire juste sous ses yeux.
Arrivé en classe, le jeune homme du matin s’assit et décida de faire connaissance avec la pleurnicheuse. Il se dit qu’elle pouvait être un bon divertissement et comme le disait le dicton « qui ne tente rien, n’a rien », il décida de l’aborder.
— Salut, moi, c’est Andrew. Et toi ? Se présenta-t-il du tac au tac.
Elle le regarda un instant avec dédain et reporta son attention sur son dessin. Elle savait que c’était le mal poli de tout à l’heure et ne voulait pas lui adresser la parole. Il n’avait pas été fichu de s’excuser en plus.
Andrew guetta par-dessus l’épaule de sa voisine puis tenta une nouvelle approche.
— Un joli dessin, insista-t-il, je peux le regarder de plus près ?
— Non ! N’ose plus jamais t’adresser à moi.
Le ton de Malika était sec, froid et emplit de colère. Ses yeux noirs étaient devenus encore plus sombres. Ce qui le fit rire aux éclats. Andrew voulait faire connaissance avec Malika, car elle l’avait intriguée. Il ne comprenait pas ce qui avait poussé la jeune fille à pleurer en plus à la faculté. C’était complètement absurde et le garçon qui était venu la chercher en était peut-être la cause. Andrew se promit de tout faire pour qu’elle lui parle, cette fille allait être son nouveau défi.
— Oh, la pleurnicheuse est une lionne furieuse, dit-il sur un ton moqueur, puis changea aussitôt. Pour qui te prends-tu, petite morveuse, demanda-t-il, qui t’a permis de me parler sur ce ton, sais-tu qui je suis au moins ? Donc tu la fermes et tu me parles correctement ou je ferais de ta vie un calvaire sans nom.
Andrew détestait se faire crier dessus ou recevoir des ordres et pouvait se montrer très violent quand ça arrivait. Malika ne broncha pas à ses paroles, le garçon avait été tellement froid et effrayant quand il lui parlait. Et c’était lui qui avait commencé en plus. Malika n’y prêta pas plus attention et se concentra sur son cours qui allait bientôt débuter.
Le reste de la journée se passa calmement. Son voisin de table n’avait plus essayé de l’aborder et Malika ne se sentait que bien mieux. Il était enfin temps de rentrer, alors elle rangea ses affaires et sortit précipitamment de la salle, ne voulant plus avoir à faire avec l’autre dégénéré. Khalil l’attendait dehors en compagnie de Sofia, car c’était lui qui les raccompagnait après chaque cours.
Quand elle sortit enfin de l’établissement, quelqu’un lui attrapa le poignet, c’était Andrew.
— Rentre bien, la pleurnicheuse.
Ce geste, Malika ne l’apprécia pas et retira immédiatement sa main. Elle se dépêcha d’aller vers Khalil.
Les trois montèrent dans le véhicule et rentrèrent chez eux. Sur le chemin, personne ne parlait. Tous deux ne pouvaient qu’adresser des regards à leur amie qui avait mis ses écouteurs, la tête contre la vitre de la voiture, les yeux clos. Quand Sofia arriva devant sa maison, elle fit la bise à ses amis et s’en alla. Il ne restait plus que Khalil et Malika dans la voiture. Alors, il prit la parole.
— Malika, je sais que tu m’entends, retire-moi ces écouteurs et regarde-moi. Ce qu’elle fit et il continua.
— Je suis désolé pour aujourd’hui, mais tu dois comprendre que j’ai d’autres amis à part toi, j’ai une petite copine aussi. Tu es une grande fille et tu dois arrêter de te comporter comme une enfant. Je sais que tu as souffert et que tu souffres encore aujourd’hui, mais tu dois aller de l’avant, tu m’entends ? Je ne serais pas toujours là et ça, tu dois le comprendre. Je t’aime tellement, Mali, tu es ma petite sœur, ma meilleure amie et mon petit trésor.
— Okay, j’ai compris, dit-elle alors que les paroles qu’avait prononcées son meilleur ami venaient de la blesser.
— Malika je…
— Ne t’en fais pas, je vais faire un effort. Le coupa-t-elle.
Malika avait juste envie de rentrer dans sa chambre et de se taillader une fois de plus. Elle commença donc à se toucher les poignets, ça faisait bel et bien un mois qu’elle avait arrêté de se mutiler. Elle regardait les cicatrices sous son pull en se disant qu’elle allait recommencer ce soir-même.
Arriva le temps pour la jeune fille de laisser son cher ami. Il lui fit la bise et un énorme câlin, puis la regarda s’en aller. Quand elle franchit la porte de la maison, il partit. Malika salua brièvement ses parents, sa petite sœur l’attendait dans sa chambre. Lorsque Laïla vit sa sœur, elle lui sauta dessus.
— T’es enfin là, ça fait des années-lumière que je t’attends, moi. J’ai plein de choses à te dire.
— Okay, morpion, mais laisse-moi d’abord me reposer un peu, s’il te plaît. Je suis exténuée là.
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